Pourquoi “conservatisme” n’est plus un gros mot

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L’affirmation récente au sein de la droite belge d’un courant se définissant comme “libéral-conservateur” atteste du retour en grâce d’un mot, celui de conservatisme, jusqu’à récemment connoté de façon négative. Mais de quel conservatisme s’agit-il ?

D’abord, le contexte. Nous assistons à travers le monde occidental à la déroute de la social-démocratie.

Cette déroute est politique, avec l’effondrement des partis se revendiquant du socialisme. “Le parti socialiste est mort”, constatait la semaine dernière l’ancien premier ministre français Manuel Valls, et il en va de même dans la plupart des pays européens. En Italie, le parti socialiste (“démocrate”) faisait encore récemment 40% des voix, il en récolte aujourd’hui à peine 18%. En Allemagne, les sondages situent les socialistes du SPD en dessous de l’AfD, un parti à la droite de la CSU.

Cette déroute est intellectuelle avant d’être politique. Depuis vingt ans, la gauche occidentale fait le pari de l’immigration et des minorités, tournant le dos à son électorat historique, constitué de catégories issues de la classe moyenne. Le pari est identique en Amérique et en Europe. Minorités ethniques, religieuses, sexuelles : l’idée est de faire une majorité dans les urnes. Ces minorités, on les attire d’une double façon : d’abord, en leur promettant de l’argent — au nom de la “réduction des inégalités”. Rappelons ce chiffre ahurissant qui restera dans les annales: à Bruxelles, 90% de ceux qui émargent à l’assistance sociale sont d’origine étrangère. Ensuite on attire ces minorités en leur promettant des avantages légaux, soit la consécration de privilèges au sens strict. Ainsi la gauche britannique n’a-t-elle pas hésité à reconnaître aux musulmans le droit de juger de leurs affaires familiales devant des tribunaux religieux, qui appliquent tranquillement la charia dans ce qui fut la capitale de l’Empire britannique.

La massification de l’immigration depuis 20 ans relève de cette forme d’ingénierie sociale “holiste” contre laquelle Karl Popper nous mettait en garde, percevant la société comme une sorte de matériau brut qu’on pourrait façonner au gré de fantasmes et théories abstraites.

Tel était le programme de la gauche occidentale : la majorité par les minorités. Et puis, il y a eu un grain de sable. Ce grain de sable, c’est le peuple. En démocratie, souvent les réactions sont lentes. Il leur a fallu du temps, à ces classes moyennes, pour comprendre la réalité de ce qu’on leur infligeait : des impôts toujours plus élevés — ils n’ont jamais été aussi élevés dans l’histoire de l’Occident — , un foisonnement de normes et règlements qui briment et oppressent chaque geste et mouvement. Cette folle ivresse normative est sans précédent. Surtout, une sorte de dégradation ontologique, un permanent processus de culpabilisation — au nom du CO2, de la pauvreté dans le monde, des crimes du passé — signifiant : chacun des avantages dont vous jouissez, issus de votre travail et que vous croyez mériter, est illégitime. Il vous est concédé à titre précaire mais n’allez pas y voir un droit : en temps utile, nous le reprendrons. L’idée même de patrimoine, de transmission, devient odieuse. Plus rien ne vaut, que l’égalité universelle, aussi fausse en concept que pratiquement introuvable. Rien de ce qui est proprement occidental n’a de valeur. Votre histoire n’est que racisme et oppression. Repentez-vous, payez, soumettez-vous à la Norme.

Or donc, les classes moyennes en ont eu assez. La révolution est politique — avec la disparition des partis socialistes — elle est surtout morale et idéologique, car ces classes moyennes occidentales reprennent confiance. Elles embrassent leur passé. Le patriotisme, à la fois national et civilisationnel, fait un retour en force.

Ce regard favorable sur la généalogie de notre civilisation est ce que je nomme conservatisme. Quittons cette vision étriquée ne considérant que ce qui se dit sur France 2 ou TF1 ! Abandonnons cette exclusivité francophone ! En anglais, par exemple, le mot “conservatisme” a toujours bénéficié d’une aura favorable.

Bien sûr, le mot n’est pas sans péril, la chose n’est pas sans défaut. Tout seul, le conservatisme ne signifie rien. Car, que faut-il conserver ? Comment décider ce qui doit être conservé, et ce qui peut être abandonné ? Ce critère, le conservatisme ne peut le fournir par ses propres ressources.

C’est pourquoi il existe plusieurs sortes de conservatisme. Par exemple, le conservatisme socialiste qui maintient depuis un demi-siècle la Wallonie dans un état humiliant de sous-développement économique : c’est le conservatisme des droits (sociaux) dits acquis, pour la plupart des privilèges légaux accordés à des catégories comme prix de leur suffrage, mais dont les effets collectifs, économiques et moraux, sont délétères.

Et puis, il y a le conservatisme libéral. D’aucuns perçoivent une contradiction dans les termes. Depuis trois siècles, le monde anglo-saxon combine libéralisme économique et conservatisme moral, avec des résultats plutôt encourageants, et il y aurait contradiction dans les termes ? Il n’y a contradiction que si l’on définit le libéralisme comme une sorte de mouvement sans racine ni attache, une projection vers l’avant qui ne se soucierait en aucune façon des conditions qui, dans l’histoire, ont permis la naissance du progrès économique, technique, institutionnel et moral. C’est dans ce libéralisme sans racine et sans âme, cette version proprement idéologique du libéralisme, que réside la contradictio in terminis.

Qu’est-ce que l’Occident ? La liberté. La chose nous paraît si définitivement acquise et comme naturelle qu’on en oublie la spécificité occidentale ! Ce sont les Grecs qui inventèrent littéralement la liberté, son concept et ses arrangements institutionnels. C’est Athènes, glorieuse cité marchande, qui inventa la démocratie; c’est Sparte qui façonna la séparation des pouvoirs célébrée par Aristote; ce sont les Romains qui proclamèrent cette libertas, cette autonomie de la volonté qui est la pierre angulaire de leur droit. Vint la distinction de la religion et de l’Etat (christianisme), s’affirma l’Etat de droit — Rule of law — et de cet improbable magma moral et institutionnel surgit le progrès technique, la première révolution industrielle, en dernière analyse la formidable progression technique et matérielle de l’humanité.

Il n’y a là rien de parfait ni d’idéal. Mais à tout prendre l’Occident n’a pas à rougir de ses valeurs ni de ses réalisations, quand il regarde le servage dans lequel la plupart des cultures alternatives, de la Chine à l’islam, maintiennent les individus.

Le critère moral de l’Occident est la primauté de l’homme, de la personne et de sa famille, sur l’omnipotence de la collectivité. C’est à cette exigence que, depuis trente ans, nous tournons le dos, pour instituer l’Etat spoliateur et redistributeur, normant et brimant, en critère de toute chose.

Le conservatisme libéral se propose de cultiver la spécificité de la culture et de l’héritage occidentaux, sans haine ni mépris, mais sans soumission ni relativisme.

Il est, j’en fais le pari, l’avenir de l’Occident.

Auteur “Chimères: cinq essais sur la civilisation de l’Occident”, Texquis, mars 2018, 464p.

PhD Sorbonne

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