La couverture médiatique occidentale de la récente affaire d’empoisonnement d’un ex-espion russe passé au MI6, le service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni, nous paraît affectée de carences.

Un bref coup d’œil sur la presse russe suffit à s’en assurer.

Mais d’abord, les faits. Monsieur Skripal et sa fille Julia ont été empoisonnés le 4 mars 2018 dans une rue de Salisbury (GB), puis hospitalisés et sont toujours (selon les informations disponibles) dans un “état critique”. Monsieur Skripal avait travaillé comme espion russe avant de “trahir” et se mettre au service du renseignement britannique. Détenu en Russie depuis 2004, il fut libéré en 2010, dans le cadre d’un échange de prisonniers, et vint s’installer au Royaume-Uni.

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“From Russia with love” (1963)

Aussitôt après les faits, le 12 mars, le Premier ministre britannique Theresa May s’en prit violemment aux “Communes”, chambre basse du Parlement britannique, au régime russe, le menaçant de toutes sortes de représailles, dans des termes dont chacun aura noté la surprenante violence.

L’élément incriminant les Russes, selon Madame May, est le fait que la substance toxique utilisée — Новичок, ou Novichok — fut produite en Russie à l’époque de l’Union soviétique.

Curieux spectacle que ce Premier ministre qui, en l’espace de trois phrases, aura joué à la fois le rôle de policier, de magistrat instructeur, d’expert toxicologique, de Procureur et finalement de juge prononçant la sentence !

N’est-ce pas à l’Angleterre que l’humanité doit la notion d’habeas corpus et de droits de la défense ? N’est-ce pas une vérité universelle qu’on doit à tout le moins permettre à l’accusé de s’exprimer et d’examiner les pièces avant de le condamner et le vouer publiquement aux gémonies ?

Le procédé est d’autant plus surprenant que la Grande-Bretagne et la Fédération de Russie sont toutes deux membres de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques qui prévoit la collaboration des parties dans semblable cas de figure. Même si la possibilité pour l’accusé de recevoir un échantillon de la substance utilisée n’est pas expressément stipulée, in casu elle semble de nature à permettre à la Russie de répondre en connaissance de cause aux accusations dont elle fait l’objet. C’est ce que soulignait l’agence russe Interfax dans une dépêche du 13 mars. Le Ministre russe des Affaires étrangères Lavrov s’est par ailleurs engagé à se conformer scrupuleusement aux stipulations de ladite Convention.

À ce stade, deux observations peuvent être faites : d’abord, il n’existe aucune raison valable, ni légale ni pratique, qui autorise la Grande-Bretagne à condamner de façon unilatérale la Russie sans avoir mis ce pays en mesure de prendre connaissances des “pièces”. Ensuite et surtout, rien ne justifie l’empressement et le ton va-t-en-guerre du Premier ministre d’un pays, la Grande-Bretagne, dont la marque de fabrique depuis un demi-siècle est un espion — faut-il le nommer ? — qui assassine d’autres espions aux quatre coins de la planète. Ce qui est, en effet, la pratique constante de la Grande-Bretagne depuis 1945, “for the proper discharge of a function of the Intelligence Service”.

La presse britannique publiait le 16 mars le témoignage de la nièce de Skripal, expliquant que c’est la fille Julia qui était la vraie cible. En effet, la mère de son fiancé n’acceptait pas que son fils se marie avec la fille d’un “traître”. Ce qui, bien entendu, exonèrerait du fait même la Russie.

Gageons que Madame May retrouvera rapidement ses esprits, qu’elle mettra la Russie en position de se défendre de façon utile, quitte ensuite à prendre des sanctions.

S’agissant d’une puissance nucléaire et d’un fournisseur de gaz dont l’Europe ne peut se passer, l’amateurisme dont Madame May fait preuve par ailleurs sur la question du Brexit n’est pas de mise.

Chimères: Cinq essais sur la socialisation de l’Occident

PhD Sorbonne

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